Ta parole est une torche qui éclaire mes pas,
une lumière sur ma route ;
Psaume 118
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La nuit tombait, recouvrant la ville d’un épais manteau de silence. Les petits carrés lumineux des tours des assurances Maxx & Ferling s’éteignaient peu à peu. Les rues, en contrebas de l’immeuble Blau-Sermins n’étaient plus hantées que de rares passants sans doute des égarés des quartiers piétons voisins. L’homme qui regardait par la fenêtre semblait épuisé. De profondes rides s’étaient creusées entre ses sourcils comme les vestiges d’une concentration trop longtemps maintenue. Il colla sont front contre la vitre dans l’espoir de le rafraîchir. Ses yeux étaient cernés par de trop longues nuits de veille. S’ils avaient été ouverts, on les aurait dit d’un gris sombre. Il sortit une main de ses poches pour lisser d’un geste machinal ses cheveux poivre et sel que rien n’avait jamais dérangé. Il décolla son front et rouvrit les yeux laissant une empreinte supplémentaire sur la vitre. Les lumières des tours Maxx & Ferling s’étaient rallumées, signe que les personnels de nettoyage commençaient leur labeur. A la simple évocation de travail, les rides de son front se creusèrent davantage. Il détourna les yeux et s’empara d’une bouteille contenant un liquide ambré. Le whisky coula dans son verre. L’odeur de l’alcool se mélangea à celle des trop nombreuses cigarettes qu’il avait brûlées. Le malt écossais glissa sur sa langue et déchira son gosier. Un jour -il le savait, il n’aurait plus besoin des produits écossais et alcoolisés… Pour l’instant, il ne devait pas en manquer.
Laissant le salon et sa pénombre, il entra dans le laboratoire brillamment éclairé. Sous la lumière crue des néons, l’homme paraissait moins vieux, moins usé. Sa blouse blanche le faisait paraître plus sévère. Ses habitudes refluèrent en lui gommant un peu la fatigue. Il ne jeta pas même un regard sur les appareils connectés aux ordinateurs, pas plus qu’aux prototypes difformes et grotesques qui jonchaient le sol. On aurait dit un cimetière d’extra-terrestres qu’un psychopathe nécrophile garderait pour son plaisir personnel. Malheureusement ou heureusement pour lui Adam n’avait eu aucun plaisir à mutiler les pseudopodes de latex et les rouages de plastique et d’aluminium.
Un crâne oblong récriminait doucement sur la table. L’homme ignora les grincements et ouvrit la porte du placard. Le temps passait, ignorant des méfaits des Hommes et du prix du gazole.
L’homme se demandait où il avait bien pu mettre ce satané épiderme. Sa mémoire s’amenuisait, il le sentait. L’alcool n’y était pour rien. Il prenait cuite sur cuite depuis trois mois et ne voyait pas de différence entre avant et après. Du moins il ne s’en souvenait pas. Il posa sa main sur la bouteille aux reflets ambrés, puis se raisonna malgré les vapeurs éthyliques qui le poussaient à remplir de nouveau son verre. L’épiderme ! Non de Dieu, l’épiderme ! La pièce tangua, reprit son aplomb. Le crâne grinça des dents. Le vieil homme s’exhorta à se souvenir… de se souvenir…Oui ! Tout d’abord rechausser l’épiderme sur le crâne. Ensuite, retirer le corps du hachoir, refixer la tête. Ha ! Oui, retirer la pile, ces gémissements lui amplifiaient une migraine que toute une pharmacie ne saurait contenir.
Quand il sortit de la pièce – laissant le crâne méditer de sombres pensées dans l’obscurité qui laisse parfois les amants rêveurs et alanguis. Un sourire fugace s’égara sur son visage ce qui pouvait laisser supposer que lui aussi imaginait des amants rêveurs et alanguis dans l’obscurité. Ses projets prenaient une tournure que n’aurait pas pu renier Luis Fernandez…
Et maintenant téléphoner à Marc pour l’informer que la poupée Maso© est prête à être présentée. Bon ! Un petit Whisky pour se donner du courage…Le combiné d’abord, le whisky ensuite ! Bien que… Le whisky lui donnerait le courage de téléphoner. Cette poupée est enfin prête. Marc serait satisfait… quoique…
Marc Rosenblum raccrocha sans laisser à Adam le temps de lui lancer une cinglante répartie sur le temps qu’il faisait.
Maintenant, le whisky. Les whiskies, la fin d’un projet mérite de se fêter dignement ! Une heure plus tard, Adam Smith comatait la bouche ouverte sur son canapé cuir. Une autre heure passa identique à la première. Seules quelques minutes sarcastiques jetèrent à Adam un regard hautain. Le concepteur de poupées comatait toujours. Plus tard, il se réveilla, l’esprit clair comme un fleuve en crue. Deux aspirines, trois Doliprane… Une drôle d’odeur d’encens… Et que fait ce crucifix sur la table ? Doux Jésus, la poupée avait disparu !
Ding dong !
Le doux carillon de l’entrée indique que quelqu’un désire franchir le pas de son logis… Hurricane-Joe ! La brute épaisse, l’homme à tout faire de Marc Rosenblum ! Le genre de personnage à qui on a du mal à expliquer le fonctionnement d’une cuillère à café. Ce type était à la porte et devait rapporter un bjet à Mr Rosenblum… Comment lui expliquer que l’objet n’était plus là ?
Ding dong !
Le cœur d’Adam se mit à battre sur le rythme de tiens voilà du boudin, purgeant ainsi son organisme des effets délétères du malt écossais préalablement administré. Sans réfléchir aux conséquences de ses actes, Adam vida le chargeur de son 11.43 au travers de la porte d’entrée. Il n’y eut plus ni de ding ni de dong. Le calme était revenu. Maintenant, il y avait des trous dans la porte qu’il ouvrit. Il y avait également des trous dans Hurricane-Joe. Donc globalement, il y avait deux fois plus de trous que de projectiles. Cette intéressante constatation faite, Adam décida d’appeler la police et de cacher l’arme du crime dans son anus. La première chose faite, il engagea la seconde. Tout d’abord, retirer la bouteille de whisky. Voilà, voilà. Est-ce que je retire le chargeur ? Bah non ! Maintenant retrouver les douilles avant l’arrivée de la police. Boire un whisky aussi.
Trois dragons chinois, rouges, hideux et moqueurs dansèrent brièvement devant les yeux d’Adam. Il fit le point sur la situation : la poupée Maso dont il était le concepteur avait disparu, le commanditaire -un certain Marc Rosenberg ou Rosenblum, alien notoire du quartier, avait envoyé un junkie du nom d’ Hurricane-Joe récupérer la poupée. Pris de panique, Adam avait dessoudé le junkie de neuf balles de 11.43. Onze plus neuf : dix-sept moins quarante-trois ça donne forcément un nombre impair… Là-dessus, la police est prévenue, mais tarde à venir, laissant au concepteur de poupées le temps de mesurer une douleur rectale allant grandissante. Devant tant de calculs et de considérations, les trois dragons chinois disparurent, laissant à Adam un champ de vision à peu près normal.
Ding dong !
Encore ? De là où il était le 11.43, ne pouvait plus faire de mal qu’à Adam Smith. Ce qui eut pour conséquence de maintenir en vie le doigt qui appuyait sur la sonnette ainsi que l’ensemble de la personne qui y était rattachée.
La police.
« Monsieur Smith, je suis l’inspecteur Gently. Avez-vous constaté quelque chose d’anormal aujourd’hui ?
Oui, neuf trous dans ma porte derrière laquelle se trouve un cadavre, avec neuf trous également. Sinon, la routine. (également pourvu de neuf trous)
Pourtant, fit remarquer l’inspecteur, je ne vois pas de cadavre dans votre appartement. Derrière votre porte, ajouta-t-il en fronçant les sourcils, je ne vois que vous !
Rentrez Mr Gently et retournez-vous.
Bon sang ! Il y a un cadavre derrière votre porte !!! » Lorsque l’on connaît les fondements théoriques de la méthode d’investigation de l’inspecteur Gently, il convient de constater que ce dernier cède, à ce moment précis, à ce qu’il appelle « la facilité factuelle ». Gently est un fonctionnaire de justice qui considère le pragmatisme avec autant de respect que les peintres du moyen âge envisageaient la perspective. Les faits sont des barrières que le raisonnement et la fréquentation des garçons de café doivent battre en brèche. Bien entendu, Gently s’était aguerri depuis bien longtemps à la fréquentation des garçons de café. Il avait tiré les conclusions qui s’imposaient quant à leur propension à masquer la vérité derrière des considérations dignes des meilleurs coiffeurs. Gently était devenu un professionnel. A ce titre, il avait bien entendu la confiance de ses supérieurs, mais il répandait autour de lui un tel halo de sérénité et de confiance qu’il avait naturellement été désigné pour répondre à la demande d’un certain Adam Smith -concepteur de poupées de son état, qui téléphonait d’une manière plutôt incohérente suite à dix coups dont un de sonnette et neuf de revolver.
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